Les entrepreneurs sont-ils des prédateurs?

Jean Lepage lepage.jean@gatineau.ca

En réaction au rejet de son offre qualifiée de définitive et de finale, la papetière White Birch annonçait en début de janvier 2012, la fermeture définitive de son usine de Québec. Plus de 600 mises à pied ! Les médias avaient relevé plusieurs pratiques qualifiées de douteuses, par son propriétaire le milliardaire Peter Brant. On mentionnait entre autres, l’imposition de frais de gestion de 3% pour toutes les ventes effectuées par les trois usines White Birch du Québec, créant un fardeau financier difficile à supporter, surtout en période de récession. En 2011, pour l’usine de Québec seulement, la famille Brant aurait ainsi perçu des frais de gestion de l’ordre de 19 millions de dollars, alors que l’usine accusait des pertes de 4,15 millions de dollars. On se rappelle que l’usine avait doublé en 2004, sa capacité de production suite à de nombreux investissements et demeurait très rentable depuis, sauf en 2011, où les travailleurs avaient remarqués que les contrats les plus rentables étaient octroyés aux deux autres usines.

En contrepartie, afin de remettre l’usine sur la voie de la rentabilité, le propriétaire exigeait des employés d’accepter des réductions salariales de l’ordre de 25 % et la fin de leur régime de retraite. C’était une offre finale de la part de son propriétaire. Le refus des employés mettait fin à plus de 90 ans d’histoire d’une bonne papetière.

Dans leur livre « Portrait de l’homme d’affaires en prédateur », Michel Villette et Catherine Vuillermot mentionnaient que tous les entrepreneurs à succès sont des prédateurs. Que dans la plupart des sociétés humaines, certains individus parmi les plus fortunés, ou de grandes sociétés, à l’aide de leurs conseillers, pratiquent des activités de prédation, souvent  à la marge de l’illégalité ou de la décence, jusqu’à ce  qu’ils rejoignent l’establishment, et devenir alors, des défenseurs de la morale des affaires, de la transparence des marchés et de la responsabilité sociale des entreprises. Pour les auteurs, ces hommes d’affaires que l’on admire (puisqu’il s’agit d’hommes dans le livre), les Ted Turner de CCN, Bernard Arnault de LVMH ou Ingvar Kamprad d’IKEA, sont des prédateurs. Et comme tout prédateur, ils partent à la chasse de leur proie en prenant le moins de risque possible. Certains pratiquent la prédation régulièrement. D’autres l’ont pratiqué un moment de leur vie.

Je ne partage pas cette opinion. Quelques fois, il arrive cependant que de tels individus utilisent la prédation pour parvenir à leurs fins. Et Peter Brant est peut-être de cette étoffe.

Mais la plupart des grands succès entrepreneuriaux se sont construits autrement. Contrairement à la croyance populaire, l’entrepreneur n’est pas quelqu’un qui aime prendre des risques indus, ceci rejoint entièrement le point des auteurs du livre. Cependant, ils ne sont pas des spéculateurs et ne font pas de paris sur les choses qui ne sont pas en leur contrôle. Ils font ce que Ted Turner de CNN ou Laurent Beaudoin de Bombardier ont fait, monter des affaires (des fusions, des acquisitions, etc.), qui quelques fois, ne leur coutent absolument rien. Mais la plupart du temps, ces affaires ne coutent rien aux autres non plus.  Ils proposent de nouvelles façons de valoriser des actifs, de relancer des entreprises au bord de la faillite ou encore, récupèrent des produits, des actifs, des technologies ou des matières premières que d’autres veulent se débarrasser de toute façon.

De fait, les entrepreneurs chevronnés n’essaient pas de parier sur le futur en misant leur argent ou celui des autres. Ils préfèrent créer de nouvelles opportunités plutôt que miser sur les opportunités existantes. Ils aiment garder leur autonomie et le contrôle de leur destin, en mettant en valeur qui ils sont, qu’est-ce qu’ils connaissent et qui ils connaissent. Le point de départ de leur aventure entrepreneuriale est souvent une première affaire, lancée à peu de frais ou encore sans aucun coût.

En plus de ne pas être un parieur des affaires, un entrepreneur n’est pas non plus un visionnaire exceptionnel percevant des choses que la majorité d’entre nous serait incapable de voir. En fait, chacun de nous avons cependant un point de vue unique et des ressources uniques que personne d’autre ne possède. C’est pour cette raison que deux personnes qui partent de la même idée en arriveront à développer des opportunités totalement différentes.  Nous pouvons donc tous être des visionnaires. Mais contrairement à nous, les entrepreneurs passent de l’idée à l’acte en créant de la valeur pour eux et pour les autres avec qui ils cocréent les opportunités. À l’opposé du joueur invétéré, les entrepreneurs ressemblent beaucoup plus à un grand chef qui a l’habileté unique d’assembler des ingrédients de manière créative pour élaborer un plat exotique ou totalement nouveau, qui saura réveiller nos pupilles gustatives et nous fera régler l’addition avec la plus pleine des satisfactions.

Et lorsqu’ils désirent procéder à un investissement, les entrepreneurs utilisent un heuristique très efficace, « la perte acceptable ». Plutôt que tenter de calculer les chances de faire beaucoup d’argent et miser l’argent qu’il faut pour tenir le pari et y parvenir, ils recherchent des opportunités qui peuvent avoir des retombées positives, même s’ils perdent un peu d’argent au change. Quelques fois, ce premier investissement peut servir à capturer l’appât pour être en mesure par la suite de pêcher de plus grandes opportunités. Lorsque vous vous posez cette question à l’avance, « est-ce que vous êtes prêt à perdre ce dans quoi vous désirez investir ? », cela vous force à investir le moins possible pour tester l’idée et choisir des idées qui ont des retombées autres que purement financières, par exemple, se positionner sur un marché ou encore, d’apprendre de son fonctionnement. Au pied de la lettre, cela veut dire que les entrepreneurs chevronnés sont capables de se lancer en affaires avec presque pas de ressources, ils n’ont alors plus rien à perdre. Cela leur permet de faillir proprement, d’expérimenter et d’apprendre en cours de route. Ou encore, de réussir de manière sécuritaire.

Bien sûr entreprendre sans risque est impossible. Il existe des risques non financiers pour lesquels tous entrepreneurs éprouvent des difficultés. Pensons à la réputation, le temps, l’énergie, la quiétude ou encore les contraintes familiales. Mais après avoir acheté l’usine pour une bouchée de pain comme l’ont fait les frères Lemaire de Papiers Cascade, ils doivent se lever tous les jours et créer les conditions pour que les profits apparaissent. Ce qui peut les empêcher vraiment de dormir, ce sont les risques que paies ne passent pas la semaine suivante ou encore un produit qui se met à briser sans aucune raison connue, une flambée des prix du plastique, des récessions, un acheteur qui vous demande une diminution de vos prix, un autre qui annule une importante commande déjà fabriquée et livrée. Des milliers de petites choses qui nécessitent de l’attention et qui peuvent rendre en une fraction de seconde un fonds de roulement déficitaire.

Les succès derrières ces entrepreneurs ne sont pas dus au risque, mais parce qu’ils ont pris leur responsabilité. En ce qui a trait à Monsieur Brant, il m’est difficile de juger de ses stratégies et de ses motivations profondes. Mais je préfère de loin la vision de Nicolas G. Hayek, qui fût l’instigateur de la relance de l’industrie suisse de la montre, qui voit en l’entrepreneur un créateur de richesse et pour qui, l’agent est à l’entrepreneur, ce que le pinceau est à l’artiste, un moyen de création absolue. Image

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A propos jeanlepage

Œuvrant dans les domaines du développement économique et de l’entreprenariat depuis plus de 25 ans, Jean Lepage a contribué à soutenir un bon nombre d’entrepreneurs dans la création et l’expansion de leur entreprise. Il a aussi lancé à son propre compte plusieurs entreprises. Aujourd’hui, il dirige une équipe composée d’une quinzaine de professionnels en développement économique au sein de Développement économique – CLD Gatineau. Il siège aussi sur plusieurs conseils d’administration et tables de concertation de divers organismes. A titre d’auteur et chroniqueur, il s’intéresse à la créativité et à l’innovation. Auteur du livre " Innover pour prospérer ", il a aussi publié une quarantaine d’articles dans le journal Réseaux.
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