Chut! Savez-vous garder un secret?

Les entrepreneurs, ces hypomaniaques! 

Par Jean Lepage, Développement économique- CLD Gatineau

 

Chaque année on voit apparaître une série de nouvelles techniques, d’approches novatrices, d’outils sans pareil qui ont tous le même objectif, nous inciter à innover. Malheureusement, l’innovation n’est pas une simple méthode qu’on a qu’à appliquer. Elle prend place en nous et devient une façon de penser, un état d’esprit, un trait de notre personnalité qui nous pousse à faire les choses autrement.

 

L’histoire nous rappelle que de nombreux succès en entrepreneurship reposent sur des hommes et des femmes d’affaires, un peu fous qui semblent génétiquement prédisposés à percevoir des opportunités que personne n’a vu et à prendre des risques que la plupart d’entre nous seraient incapables de prendre. Plusieurs études tendent à démontrer cette thèse.

 

Comme le démontre John D. Gartner dans son livre « The Hypomanic Edge », les individus les plus créatifs de notre société, seraient des hypomaniaques. Sa théorie révolutionnaire fait un lien entre l’hypomanie et un état médical résultant d’une élévation de l’état de l’esprit et de l’accroissement de l’action.  

 

Souvent euphoriques et très créatifs, les hypomaniaques sont envahis par une énergie contagieuse. Leur principal atout, leur capacité de générer un nombre phénoménal de nouvelles idées. Et, plus elles sont grandes, plus ils sont motivés à un point tel que plusieurs d’entre eux se donnent comme mission de changer le monde. Très énergiques, ayant besoin de peu de sommeil, ils investissent de longues heures pour réaliser leur rêve. La confiance excessive qu’ils ont envers leur projet les rends particulièrement persuasifs mais aussi impatients car ils veulent tout accomplir pour hier. Et tous ceux qui leur mettent des bâtons dans les roues n’ont qu’à bien se tenir.  Nos hypomaniaques passent à l’action et n’ont aucune pitié pour ces esprits fermés qui pullulent dans notre société. Ces traits ne ressemblent-ils pas à plusieurs de nos entrepreneurs? 

 

Plusieurs de nos virtuoses de la peinture, de nos compositeurs ou de nos architectes semblent envahis par cette douce folie. Les entrepreneurs ne sont-ils pas eux aussi des créateurs qui expriment leur créativité via leur entreprise plutôt que par la peinture?

 

Les recherches sur l’innovation et la créativité de Monsieur Jacques Baronet, Ph.D., professeur agrégé à l’Université de Sherbrooke démontrent que certains facteurs peuvent accroître ou diminuer cette innovation qui a un impact significatif sur le dynamisme et le succès de nos PME.

 

L’innovation ne s’applique pas seulement au produit ou au service. Monsieur Baronet a d’ailleurs répertorié six formes d’innovation dans nos PME, le management, les partenariats, le capital humain, le marketing, les produits/ services et les processus.

 

La personnalité et l’expérience au cœur des facteurs

 

Selon Monsieur Baronet, Il y a 3 éléments fondamentaux qui faciliteront ou limiteront l’innovation dans les entreprises. Les deux premiers éléments, la créativité et les motivations constituent le cœur de la personnalité d’un entrepreneur. Le troisième élément quant à lui, est relié à son expérience.

 

Premier facteur, la créativité des entrepreneurs, est dans de nombreux cas, reliée à l’hypomanie. Selon Monsieur Baronet, de 9 à 11 % des individus de notre société seraient des hypomaniaques. Et comme les entrepreneurs sont en général plus créatifs que l’ensemble de la population, il y a de bonnes chances de trouver dans ce groupe, une bonne proportion d’hypomaniaques.

 

Mais attention!  Oubliez l’image que l’on se fait de Howard Hugues ou de Pierre Péladeau. Ceux-ci ont développé une maladie plus profonde, la maniaco-dépression, un état relativement rare chez nos entrepreneurs. L’hypomanie est autre chose. Il s’agit plutôt de aspect positif de la personnalité qui procure beaucoup d’idées et d’énergie mais sans les bas. Et, contrairement aux artistes,  l’entrepreneur hypomaniaque conserve les deux pieds sur terre, peut-être parce qu’il est soumis aux lois du marché.

 

Cependant, Monsieur Baronet croit que notre société n’est pas encore prête à accepter que la personnalité de nos entrepreneurs les plus prolifiques soit teintée par l’hypomanie. D’autant plus qu’un entrepreneur qui réussit trop bien soulève encore trop souvent le doute ou la suspicion.

 

Même les sociétés de capital de risque peuvent avoir des préjugés face aux hypomaniaques.  Seriez-vous prêts à confier vos millions de dollars à un entrepreneur hypomaniaque plutôt qu’à un bon gestionnaire?

 

Les motivations profondes de l’entrepreneur, l’autre composante de sa personnalité, jouent aussi un rôle important sur l’innovation. Si ce dernier est animé par le désir de faire de l’argent rapidement ou de conserver son indépendance à tout prix, l’impact de ce facteur sur l’innovation sera négatif. Par contre, s’il est motivé par la croissance et la pérennité de leur entreprise, l’impact de ce facteur sur l’innovation sera positif. 

 

Trop peu d’entrepreneurs désirent la croissance. À peine 5 % des entreprises sont à forte croissance selon le GEM[1]. Ces dernières sont pourtant responsables de 75 % des nouveaux emplois prévus. Malheureusement, on ne peut amener un cœur à aimer et le seul désir d’être son propre patron n’est pas suffisant pour propulser son entreprise vers de nouveaux sommets. Plusieurs croient que la croissance nuira à leur autonomie et leur amènera une foule de problèmes. Il leur sera plus facile de réussir en restant petit même si leur succès sera plus modeste. L’imitation devient alors selon eux la voie la plus sûre.

 

Le troisième facteur qui influence l’innovation est l’expérience. Nos innovateurs sont des marginaux, des rebelles créatifs qui créent hors des sentiers battus. Les meilleurs opportunités d’affaires se retrouve souvent à la marge des besoins de notre société.

 

Malheureusement, lorsqu’un entrepreneur a trop d’expérience dans son secteur d’activité ou y évolue depuis trop longtemps, il risque alors de devenir un expert et faire partie de l’establishment. Un peu comme s’il était sur le mode de pilotage automatique, il compte sur son expérience plutôt que sur sa créativité pour générer des solutions. Pour relancer sa créativité, il faut qu’il change de milieu, de secteur d’activité, se lance dans une nouvelle aventure. Des entrepreneurs comme Placide Poulin (MAAX), Ray Krock (Mc Donald) ou Louis Garneau se sont lancés dans des secteurs où ils avaient peu d’expérience, ce qui leur a permis d’y porter un regard neuf.

 

Savoir s’entourer!

 

Les entrepreneurs hypomaniaques possèdent un net avantage en matière d’innovation. Cette caractéristique leur permet de reconnaître les opportunités d’affaires beaucoup plus facilement que les moins créatifs. Mais ils ont aussi leurs points faibles. Les entreprises construites par des hypomaniaques survivent difficilement à leur mort. L’innovation c’est souvent l’affaire d’un travail d’équipe. Il faut que le leader soit capable de s’entourer. Un esprit plus brouillon a besoin de quelqu’un pour mettre de l’ordre dans ses élans créatifs. Un hypomaniaque n’est pas à son meilleur si son cerveau est encombré par des problèmes de gestion. Il doit se dégager du temps pour identifier des opportunités d’affaires, générer des idées, laisser aller sa créativité. Plusieurs entreprises ont été propulsés vers le succès grâce à ce travail d’équipe. Mais attention, si la chimie ne s’installe pas entre les membres de l’équipe, l’initiative n’ira pas très loin.

 

Il est très difficile de changer notre personnalité et devenir plus créatif. Selon monsieur Baroret, il n’y a pas de preuve démontrant que les techniques créatives utilisées présentement augmentent de façon permanente notre créativité. L’entrepreneur qui se perçoit comme n’étant pas suffisamment créatif, peut compenser ses lacunes autrement. Il existe une multitude d’instituts de recherche ou de spécialistes qui peuvent lui venir en aide. Il peut aussi compenser par d’autres aspects de sa personnalité, son coté rebelle ou son goût du risque et laisser la créativité à d’autres. Si 23 % du succès d’une entreprise s’explique par l’innovation, l’autre partie, le 77 %, provient de d’autres choses.

 

Quand on pense à l’invention de l’ampoule par exemple, Thomas Edison avait un autre talent. Son habileté de créer des partenariats lui a permis de convaincre les compagnies de gaz d’adopter cette invention qui a révolutionné nos vies. Sans ce talent particulier, il est fort à parier qu’il n’aurait pu connaître un tel succès.

 

Les recherches de monsieur Baronet ont permis d’étudier les facteurs qui contribuent ou nuisent à l’innovation auprès des PME. Les facteurs les plus significatifs sont reliés à la personnalité de l’entrepreneur qui se définit par une combinaison de créativité, d’un peu de folie, de même que par un regard neuf et par le désir de faire croître son entreprise : voici le secret du succès de nos entrepreneurs les plus prolifiques. Mais chut! Ne le dites pas trop fort. Notre société a encore tendance à juger sévèrement nos marginaux.

 

 

 


[1] Global Entrepreneurship Monitor, High Expectation Entrepreneurship, 2005

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A propos jeanlepage

Œuvrant dans les domaines du développement économique et de l’entreprenariat depuis plus de 25 ans, Jean Lepage a contribué à soutenir un bon nombre d’entrepreneurs dans la création et l’expansion de leur entreprise. Il a aussi lancé à son propre compte plusieurs entreprises. Aujourd’hui, il dirige une équipe composée d’une quinzaine de professionnels en développement économique au sein de Développement économique – CLD Gatineau. Il siège aussi sur plusieurs conseils d’administration et tables de concertation de divers organismes. A titre d’auteur et chroniqueur, il s’intéresse à la créativité et à l’innovation. Auteur du livre " Innover pour prospérer ", il a aussi publié une quarantaine d’articles dans le journal Réseaux.
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